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Le « 94 »

Actions et mémoire syndicales depuis 1936

L’acquisition du 94, rue d’Angoulême

L’histoire de la Maison des métallurgistes, aujourd’hui 94, rue Jean-Pierre-Timbaud débute en 1936 avec les luttes syndicales du Front populaire. Celui-ci aboutit à une victoire ouvrière. Les acquis sociaux obtenus allaient bouleverser la condition ouvrière à l’image des congés payés. Les formes de luttes : l’occupation des entreprises, l’organisation démocratique de celle-ci, la réunification syndicale, allaient conduire à l’accroissement du nombre de syndiqués. Pour la métallurgie de la Seine, la CGT métallurgie passe d’à peine 10 000 à 238 000 adhérents. C’était sans précédent et inégalé ! Cet afflux de syndiqués permit au syndicat des métaux de disposer de moyens considérables qui ouvrirent la possibilité de répondre aux besoins qui ont émergé des luttes syndicales et des acquis sociaux. Sous l’impulsion de Benoît Frachon, les responsabilités syndicales sont précisées :

 

Le syndicat n’a pas chaque jour de revendications de salaires à présenter. Il n’a pas en permanence l’action collective, la lutte gréviste à préparer, ou à diriger. Et cependant il doit, il peut être utile quotidiennement à ses adhérents.

 

Il emploie une formule qui allait donner tout son sens aux orientations de la CGT et allait mar­quer des générations de militants

 

Le syndicat c’est aussi la solidarité et la fraternité.

C’est sur cette volonté que furent achetés des biens immobiliers et des terrains pour les activités syndicales, pour les loisirs, pour les besoins de santé, de protection sociale, d’aide juridique, pour les métallurgistes et leur famille. Les assurances sociales de l’époque ne permettaient pas de protéger tota­lement les travailleurs. Henri Gautier, administrateur du syndicat, et Alfred Costes, président du syndicat, sont chargés de concrétiser les achats : le château de Vouzeron (Cher), (29 décembre 1936) ; le 94, rue d’Angoulême (rue Jean-Pierre-Timbaud) et le 7, impasse de la Baleine (Paris lle), (30 décembre 1936) ; le 9, rue des Bluets, (4 février 1937) ; le château de Baillet-en-France (Seine-et­Oise) et le potager de Baillet, (12 juin 1937). Sur ces mêmes principes, d’autres propriétés furent achetées jusque dans les années 1980. Roger Linet raconte dans son livre :

 

Au 94, rue d’Angoulême, une usine d’instruments de musique était en vente. Une seule salle pouvait encore servir sans trop de frais : l’auditorium. L’atelier immense des tôliers-formeurs pouvait être transformé en une

grande salle de réunions et de congrès. Aux étages, les anciens appartements pouvaient faire des bureaux, sans trop abattre de cloisons. Affaire réglée en août 1936, le temps de constituer une société immobilière et d’entreprendre dare-dare les travaux, et la Maison des métallurgistes était née ! Avant même l’inauguration, alors qu’il restait un tas de gravats dans ce qui devait devenir la grande salle, j’ai dû tenir la première réunion avec 150 à 200 syndiqués d’une usine voisine. La maison des métallurgistes - le « 94 » comme on disait -, était tout juste assez vaste pour le siège du syndicat, mais, pourtant, il fallait aussi réserver quelques bureaux pour la Mutuelle du métallurgiste et la Caisse primaire des métallurgiques, pour les Assurances sociales, puis la librairie, avec une vitrine donnant sur la rue d’Angoulême.

 

La Maison des métallurgistes fut inaugurée le 2 mai 1937. Peut-être que le choix de l’achat des bâtiments de l’entreprise Couesnon avait été influencé par l’utilisation, au début du siècle, de la salle de l’Harmonie par les ouvriers révolutionnaires parisiens pour des réunions le soir.

 

 

 

Lieu de solidarité internationale

 

Un des premiers actes de l'action de la CGT est celui d'une grande solidarité envers les républicains espagnols. En effet, la jeune république espagnole vient de remporter démocratiquement les élections le 27 février 1936 ; le général Franco conteste celles-ci et organise un coup d'état militaire avec l'aide d'Hitler et de Mussolini. La montée du fascisme commençait à inquiéter en Europe, et pour aider la république espagnole, des brigades internationales furent créées. De nombreux métallos s'enrôlèrent dans celles-ci. A l'appel de la fédération de la métallurgie CGT des actions sont décidées dès le mois de juillet avec le mot d'ordre : « Une heure de travail pour l'Espagne ». Roger Linet précise :

 

Les travailleurs de Gnome-et-Rhône (Paris 1 le) avec ceux d'Hispano (Paris 14e) se prononçaient pour l'en­voi d'un avion. Au début août, ceux de Renault réclamaient que les fonds d'une souscription permettent l'achat d'un tank ; ceux de chez Hotchkiss l'achat de mitrailleuses. Le 4 septembre, il y avait eu des débrayages de solidarité d'une heure chez Hotchkiss. Le 7 septembre, dans toute la métallurgie, le mot d'ordre de débrayage d'une heure avait bien été suivi. « Il faut cesser le blocus ! Pas de neutralité ! Votre neu­tralité est à sens unique ! »

 

Henri Rol Tanguy, membre de la direction du syndicat des métaux CGT est chargé, avec jean­Pierre Timbaud, d'organiser l'aide à l'Espagne républicaine. Il s'engage dans les brigades internatio­nales. Il raconte dans un entretien avec Roger Bourderon :

 

A mon arrivée à Albacète, François Billoux, qui remplace André Marty alors à Moscou, apprend ma quali­fication d'armurier, acquise à l'armée, et m'affecte de ce fait commissaire politique à l'arsenal d'abord, puis au parc auto, puis à l'usine d'armement n°1 [...] En février 1938, je retourne en Espagne à la demande d'André Marty que je rencontre à Albacète, et qui me désigne commissaire politique au bataillon d'ins­truction de la quatorzième brigade. En mars, c'est la bataille d'Aragon. Je reçois l'ordre de ramener en Cata­logne plus d'un millier d'internationaux.

Mon expérience de militant syndical et mes responsabilités au comité de Paris du parti communiste m'avaient mis d'emblée à même d'assumer le maintien du moral, la cohésion des unités, d'être près des hommes et à leur écoute, de comprendre les problèmes qui se posaient. Mon rôle de commissaire politique s'est inscrit comme une suite normale de ma culture syndicale. Cela m'a aussi permis d'être toujours en contact étroit avec les hommes. Dès ma prise de fonction à la quatorzième brigade par exemple, j'étais chaque jour présent dans un bataillon. Chaque jour aussi, je publiais un petit journal, La Marseillaise, qui relatait les combats de la veille.

 

Avec cet engagement, Henri Rol Tanguy jouera le rôle que l'on connaît dans la Résistance pour devenir le mythique Colonel Rol. La Maison des métallurgistes était le lieu de rendez-vous pour le départ de la solidarité en direction de l'Espagne républicaine. Au retour des brigades internationales, il y avait eu une grande manifestation à la gare d'Austerlitz jusqu'au 94, rue d'Angoulême où une réception se fit dans la grande salle. Dans le bulletin édité en 1938, l'Union syndicale des ouvriers et ouvrières métallurgistes, le syndicat écrit :

 

L’aide à L’Espagne républicaine, de juillet 1936 au 30 septembre 1938: 5 508 057,15 F collectés par les métallos, indépendamment des nombreux autres efforts de solidarité faits par les entreprises. De plus 52 petits enfants espagnols sont actuellement à la colonie de Vouzeron.

 

Le film réalisé par le syndicat en 1938, Les Métallos, rappelle ces moments forts.

Cette solidarité avec les républicains espagnols est restée très vivace dans les esprits, elle a conti­nué pendant des décennies par de multiples initiatives à la Maison des métallurgistes. Cette solida­rité internationale sera un des points essentiels de l'activité du syndicat après 1945. Elle sera forte au moment de la guerre d'Indochine, au Vietnam ainsi qu'au moment de la guerre d'Algérie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les œuvres sociales des métallurgistes

 

Le syndicat de la solidarité, de la fraternité se vivra dans de nombreux domaines : le 2 mai 1937 fut inaugurée dans l'impasse de la Baleine (bâtiment annexe à la Maison des métallurgistes) l'école de rééducation et de formation professionnelle pour les chômeurs. Le journal de l'Union syndicale de 1938 faisait un premier bilan : 35 élèves au début fréquentaient notre centre, composé d'un rectifieur, deux fraiseurs, huit tourneurs, vingt quatre ajusteurs. Avec des moyens restreints, après sept mois et demi de fonctionnement, 83 élèves rentraient dans les usines. Chaque mois ses effectifs augmentaient ainsi que le matériel : 70 étaux, 20 machines. Les six premiers mois de l'année 1938 s'écoulent avec des résultats toujours meilleurs puisque l'on peut compter dans ce laps de temps 99 élèves. Le pre­mier novembre 1938, 400 élèves rééduqués et placés : 134 ouvriers et 266 ajusteurs. Nous ne nous arrêterons pas là, la preuve est faite sur la justesse de nos propositions. Plusieurs centaines d'ouvriers suivent également chaque semaine divers cours théoriques et pratiques. Roger Linet raconte :

 

De nombreux chômeurs ont pu apprendre un métier et ainsi affronter plus facilement les problèmes de la vie. Ils continuaient à toucher leur indemnité de chômage, mais étaient dispensés de pointage. A la fin de leur formation professionnelle accélérée, le centre et leurs moniteurs les aidaient à trouver un emploi cor­respondant à leur nouvelle qualification professionnelle. Pour eux, c'était une excellente promotion ! Cette expérience contribuera à la création en France de l'AFPA (association de formation professionnelle pour adultes) puis les syndicats décideront de s'appuyer sur celle-ci pour construire des trois centres de rééduca­tion professionnelle et sociale pour tous les handicapé(e) s du travail : le Centre Suzanne Masson dans le 12e arrondissement, un autre à Montreuil : le Centre Jean-Pierre-Timbaud, et celui de Vouzeron dans le Cher : le centre Louis-Gatignon. Cette formation professionnelle p"ternit en cours de l'année, sous la direc­tion d'un jeune ingénieur, Max Holst, d'associer ceux qui avaient été formés pour construire un avion. Les plans furent dessinés par Suzanne Maison, dessinatrice industrielle et formatrice. Cet avion devait concou­rir à la coupe Deutch mais la déclaration de la guerre ne l'a pas permis. A la Libération, cette passion se poursuivra à l'aéro-club de Persan-Beaumont dans le Val-d'Oise avec quatre à cinq petits avions soigneuse­ment entretenus par des mécaniciens desentreprises de la région parisienne. Les métallos pouvaient ainsi préparer leur brevet de pilotage, ou organiser des baptêmes de l'air. Cette histoire fut retracée dans le film de Jean Aisner, Les copains du dimanche (1958), avec Jean-Paul Belmondo.

 

 

En juin 1937 fut ouvert le parc de Baillet (Val-d'Oise) situé à 25 kilomètres de Paris. Il permet aux métallos et à leurs familles d'y passer les samedis, dimanches et journées de vacances grâce aux nouveaux congés payés. Des dizaines de milliers de familles ont séjourné tous les ans dans ce parc jusque dans les années 1970. Il était le grand rendez-vous annuel des syndiqués de la métallurgie de la région parisienne pour une grande fête.

En février 1937, les métallos ouvrent ce qui sera la maison de repos et la colonie enfantine de Vou­zeron, dans le Cher, puis un centre aérium et aujourd'hui un centre de rééducation professionnelle et sociale pour les travailleurs handicapés du travail.

En novembre 1938 sont inaugurés les locaux de la policlinique au 9, rue des Bluets, qui comprendra la maternité, une antenne chirurgicale et un cabinet dentaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La seconde guerre mondiale

 

La seconde guerre mondiale arrivera bien vite et la Maison des métallurgistes est occupée par les milices de Pétain, l'hôpital est fermé et les autres propriétés occupées par les Allemands. La CGT est interdite ; bon nombre de militants sont arrêtés et inter­nés dans des camps. Pour ceux de la région parisienne, ils le seront à Aincourt, Châteaubriant, Vove, Rouillé, Compiègne... Les militants syndicaux et politiques ont le statut d'otages contrairement aux autres internés. Quand les premiers actes de résistance s'opèrent, ces militants sont désignés pour être fusillés et faire ainsi pression sur la Résistance et impressionner la popu­lation. C'est ainsi que les vingt-sept premiers otages, des syndi­calistes et des communistes, furent fusillés le 22 octobre 1941 à Châteaubriant. Ils furent désignés sur ordre de Pucheu (gendre de Louis Renault, et dirigeant du patronat français). Jean-Pierre Timbaud figure parmi ces vingt-sept otages parce qu'il avait animé et dirigé, avec le syndicat des métaux CGT, les manifesta­tions contre les ligues fascistes en 1934, les occupations d'usines au moment du Front populaire où les métallos parisiens firent plier pour la première fois les puissants maîtres de forges en obte­nant leur première convention collective.

Après ces assassinats, six résistants du lle arrondissement fabriquèrent un grand calicot citant les noms des vingt-sept mar­tyrs et l'accrochèrent à la grille de la Maison des métallurgistes. Cet acte permit à la population du quartier d'exprimer sa solida­rité. A la Libération, la rue d'Angoulême est devenue la rue Jean­Pierre-Timbaud. Dans la Maison des métallurgistes, une plaque fut mise à la mémoire des métallos assassinés par les nazis avec l'aide du gouvernement de Laval et de Pétain. C'est pourquoi les salles de réunion portent les noms de Lacazette, Gautier, Borne. Celle du premier étage dans le bâtiment central, porte celui de Costes pour le rôle qu'il joua comme dirigeant du syndicat.

 

L'après-guerre

 

La Maison des métallurgistes et l'ensemble des oeuvres sociales prennent un envol considérable. Les locaux sont réaménagés pour faire face aux nouvelles responsabilités du syndicat à la Libération avec l'idée force qu'il faut poursuivre ce qui s'est construit dans les luttes de 1936 en s'appuyant sur le pro­gramme national de la Résistance. La création de la sécurité sociale donne des droits sociaux incom­parables qui protègent les travailleurs et vont permettre de mieux répondre au développement de réalisations sociales crées par la CGT métallurgie.

L'UFM (Union fraternelle des métallurgistes) dirige et gère celles-ci. A la sortie de la guerre, des restrictions alimentaires étaient nombreuses : une cantine est ouverte au « 94 » qui permet aux métal­lurgistes et aux travailleurs du quartier de se restaurer pour un prix modique. Celle-ci existera jusqu'à la modification des conditions d'approvisionnement alimentaires. Un foyer avec un bar continueront leur activité jusqu'aux années 1980. La librairie et une bibliothèque ouvrent leurs portes ; elle est ouverte à la population du quartier, elle permet de fournir les livres aux bibliothèques des comités d'entreprise. Elle diffusera des milliers de conventions collectives de la région parisienne notamment celle de 1954 qui fit l'objet de nettes améliorations après de nombreux conflits.

 

 

 

 

 

L'hôpital des métallurgistes

 

Dans la réalisation sociale des métallurgistes, la policlinique puis l'hôpital prirent une place particu­lière. Le docteur Pierre Rouquès en sera le principal acteur. En 1936, il était l'organisateur de la soli­darité sanitaire au niveau international envers les républicains espagnols et les brigades internationales. Avec le docteur Lamaze, médecin accoucheur, ils vont mettre en oeuvre la méthode dite « d'accouchement sans douleur » qui allait révolutionner la place et le rôle des femmes dans la maternité. En 1951, le docteur Lamaze, en mission médicale en URSS découvre une méthode que permet aux femmes de vivre un accouchement sans douleur. Il explique dans son livre :

 

J'avais alors trente ans de pratique obstétricale. Rien d'approchant ne m'avait jamais été enseigné. Je n'avais jamais vu cela. Je n'imaginais pas que cela put être. Mon émotion n'en fut que plus forte. Je fis alors table rase de toutes idées préconçues, et, vieil écolier de soixante ans passés, je résolus de me mettre sans tarder à l'école de cette science nouvelle. [...] La maternité du métallurgiste à Paris, que j'avais fondée en 1947, sous les auspices de mon très cher ami Pierre Rouquès, fut mon banc d'essai. Avec l'aide d'une équipe amicale de médecins, de sages-femmes, de kinésithérapeutes, d'infirmières, vite haussée à l'échelle de mon enthou­siasme raisonné, fort de l'appui confiant, résolu, prolongé de l'union des syndicats des métallurgistes de la Seine, je pus appliquer en France ma méthode psycho-prophylactique d'accouchement sans douleur dont j'avais été le témoin en Union Soviétique.

 

 

Une femme accouchée sans douleur a su exprimer ses sensations ; elle écrit :

 

J'ai mis au monde Thomas par la méthode psycho-prophylactique, dite d'accouchement sans douleur. Lorsque des gens me demandent : alors vous n'avez rien senti. Je réponds : si, justement, j'ai tout senti, et c'est cela qui est merveilleux... Une stupéfiante expérience, dont chaque seconde est restée gravée en moi et dans laquelle la douleur n'a tout simplement pas trouvé de place...

 

Ces quelques extraits donnent le sens profond de l'action du Docteur Lamaze. A l'époque c'est une révolution qui va changer la vie de dizaine de milliers de femmes. Le docteur Lamaze doit affron­ter un vieil adage judéo-chrétien qui régit la société française : « tu enfanteras dans la douleur et l'ignorance ». L'expérimentation de la méthode est accueillie formidablement par les femmes. Ce n'est pas le cas pour le corps médical qui l'ironise, la critique, y compris devant le conseil de l'Ordre des médecins. Les docteurs Lamaze et Velay et l'équipe médicale agissent pour sa reconnaissance et mal­gré les polémiques et les procès, ils obtiennent gain de cause.

C'est ainsi que la policlinique des métallurgistes, dite Les Bluets, devient pionnière ; pionnière dans bon nombre de conceptions progressistes qui allaient révolutionner les pratiques médicales et apporter des fondements nouveaux à la société française. En premier lieu aux femmes : l'objectif est qu'elles maîtrisent leur corps, qu'elles connaissent le processus de la grossesse et de la maternité. Combattre l'ignorance, la peur, par le savoir. Cela se traduit par des séances d'instruction par des films, des schémas, des réunions communes entre femmes et médecins. La préparation à l'accouche­ment devient un acte essentiel, c'est elle qui donnera une vraie signification à la méthode psychopro­phylactique. Pionnière dans la relation patientes-médecins : le médecin partage son pouvoir par l'éducation. Son objectif est de tout faire pour que la femme, les femmes, soient des actrices conscientes à la préparation à la naissance de leur enfant. Les médecins associent les sages-femmes qui vont jouer alors un rôle considérable et déterminant avec les femmes, mais aussi pour promouvoir les méthodes de l'accouchement sans douleur. Elles continuent aujourd'hui à être des militantes convaincues de ces conceptions novatrices.

 

 

 

 

 

La femme enceinte n'est pas une malade, les médecins, les sages-femmes ont réduit au strict mini­mum tout acte médical. C'est elle qui met au monde son enfant, elle ne se fait pas accoucher. Nova­trice également est la présence du père dans la préparation à l'accouchement et aux suites de couches. Cela apporte des rapports nouveaux dans le couple et participe à des transformations dans la société. C'est aussi une maternité qui vit dans son environnement : en effet, des populations migrantes vivent dans l'est parisien et prennent une place naturelle à l'hôpital. Le respect de leur culture, leurs diffi­cultés à s'exprimer dans notre langue, ont obligé les personnels soignants à trouver des réponses dif­férentes pour les femmes migrantes. C'est ainsi que « l'arbre à palabres » a été conçu pour les femmes africaines, leur permettant de débattre de leurs problèmes liés à leur grossesse et à leur déracinement.

On peut comprendre le rude affrontement idéologique à l'époque, ce qui se posait étant tout sim­plement une nouvelle étape dans l'émancipation de la femme. En 1956, ces actions permettront d'ob­tenir le remboursement par la sécurité sociale de six séances à la préparation à l'accouchement. Des initiatives seront prises également dans les entreprises par des syndicats CGT pour que les comités d'entreprise popularisent l'accouchement sans douleur et obtiennent des droits pour les femmes, notamment ceux de s'absenter de leur poste de travail pour suivre des cours sans perte de salaire.

L'hôpital dit Les Bluets a pris une place tout aussi particulière dans le quartier, non seulement parce qu'un grand nombre de femmes y ont préparé leur accouchement, mais parce qu'il a joué un grand rôle dans toutes les actions pour faire connaître le droit à l'avortement, pour obtenir les moyens d'un vrai planning familial. L'hôpital et la Maison des métallurgistes ont une même histoire, d'autant que la préparation à l'accouchement se faisait salle jean Borne (auditorium) et qu'une partie des locaux administratifs et médicaux se trouvaient au « 94 ».

 

Le 94, un lieu syndical, culturel, populaire

 

Lieu de rencontres, de réunions de milliers de syndiqués, de militants, toute l'activité syndicale pour la CGT métallurgie en région parisienne est animée et dirigée du « 94 ». Multiples commissions de branches industrielles : automobile, électricité, aviation etc., élaborent des propositions revendica­tives, de reconstruction industrielle. On ne peut compter le nombre de congrès syndicaux qui s'y sont déroulés. Bernard Cagne, ancien président de l'UFM témoigne

 

J'ai connu le 94 pour la première fois au cours d'un rassemblement pendant la grève de novembre 1947. Pour la deuxième fois, ce fut pour rencontrer le service juridique après mon licenciement de chez Simca en 1952, et en 1953, après trois semaines de grève chez Rateau. Je me suis retrouvé membre du bureau de cette USTM de la Seine. Les réunions commençaient après le travail à 20 h et se terminaient tard dans la nuit. Je me souviens d'une assemblée nocturne tenue dans la salle de l'auditorium. Informés tardivement, les res­ponsables du syndicat de toute la région étaient là. Comme président, j'écoutais attentivement les nom­breuses interventions courtes et graves. Jean Breteau (secrétaire général de la Fédération de la métallurgie CGT) venait d'annoncer l'occupation de l'usine Renault à Billancourt. Marcel Bras rédigeait un appel au rassemblement des métallos dans les entreprises dès le lendemain matin pour décider l'occupation. Ce qui fut fait, c'était en mai 1968. Le comité exécutif du syndicat se réunit régulièrement salle jean-Borne. Etait beaucoup question de la convention collective, de son amélioration et des initiatives d'action pour l'obte­nir, la réalisation du journal Le Métallo, diffusé par dizaines de milliers d'exemplaires dans les entreprises.

 

 

 

On peut signaler deux autres activités syndicales, qu'il est difficile de développer tant elles sont permanentes et importantes

- le grand service juridique avec des militants et des avocats pour amener une sérieuse défense des droits et des intérêts des salariés ;

- les écoles syndicales de différents niveaux qui ont permis à des centaines de militants chaque année, d'être plus compétents dans de nombreux domaines revendicatifs.

De nombreuses rencontres syndicales internationales ont eu lieu, notamment au moment de la guerre du Vietnam et de la guerre d'Algérie. Dans la salle Costes a eu lieu la première rencontre européenne des femmes de la métallurgie. De cette période, beaucoup de militants se rappellent des gardes obligées de jour comme de nuit pour protéger les locaux contre les exactions de l'OAS. Ils se souviennent des nom­breux blessés à la fin de chaque manifestation, après la répression avec les forces de l'ordre. Il fallait les soigner, à la policlinique ou dans les autres hôpitaux et cela, bien sûr, dans la plus grande discrétion.

Lieu historique du syndicalisme CGT de la métallurgie, le « 94 » était aussi un lieu populaire cultu­rel : les multiples fêtes enfantines, guignol, les projections cinématographiques, la kermesse aux étrennes avec la présence et le soutien d'artistes connus, les bals des catherinettes, les expositions de peinture, de livres, les conférences éducatives sur des thèmes d'actualité, les bals du samedi soir, particulièrement ceux organisés en solidarité avec les prisonniers politiques espagnols, comme la soirée organisée à la mémoire de Julien Grimau, assassiné sous le franquisme. Le sapin de Noël pour les chômeurs et leurs enfants a été longtemps une tradition comme l'était le repas fraternel avec les anciens. Ce sont aussi les spectacles construits par le personnel du centre Suzanne Masson. Une syndiquée du centre témoigne

 

Chaque fête voit revenir nos « classiques » : les poèmes « militants », Barbara, La rose et le réséda, le sketch du « nain électronique », une compilation du Lycée papillon et les « perruch'boys » grand succès des classes de câblage. En 1966 je suggère à Henri Ali, assez réticent, de programmer La demande en mariage de Tché­kov. 1; année suivante, nous montons Feu Madame avec une excellente distribution stagiaires. Mais c'est en mai 1968 que commence « la grande aventure » de spectacles plus élaborés sous la direction de Madame Kops, nouvelle assistante sociale, qui durant ses loisirs, fait partie de la troupe débutante de Jérôme Savary. Madame Kops [met en scène] une parodie de western Terror of Oklahoma qui avait fait les beaux soirs du cabaret de la Rose rouge après la guerre. Ce divertissement remporte un grand succès grâce à une mise en scène pleine de trouvailles et de décors astucieux. La participation conjointe de membres du personnel et stagiaires donne une toute nouvelle dimension aux rapports entre handicapés et personnel d'encadrement, sans parler de l'effet bénéfique de l'expression théâtrale pour certains stagiaires. Tous les participants sont prêts à sacrifier quelques heures après le temps de travail pour renouveler l'expérience. Ce sont successive­ment l'exécution de la Belle Époque (1969) avec un coucou échevelé en apothéose, Ldge d'or de Saint-Ger­main-des prés en 1970 avec les remarquables Exercices de Style de Raymond Queneau, et en 1971 le spectacle le plus travaillé pour commémorer le centième anniversaire de la Commune de Paris : la première évocation met en scène la prise des canons de Montmartre et la proclamation de la Commune ; le second tableau est consacré aux femmes de la Commune à la manière des choeurs parlés et coryphées antiques.

 

Cette expérience s'est poursuivie jusqu'en 1978 et dans la mémoire des militants, elle a été un moment culturel fort. Beaucoup, beaucoup d'autres choses ont été accomplies au « 94 » : je pense aux réunions de la section locale du PCF du 111 arrondissement, aux examens de l'éducation. Il y a eu de nombreux hommages aux militants syndicaux et politiques disparus, comme pour Dulcie Sep­tember, militante sud-Africaine de l'ANC anti-Apartheid, assassinée à Paris en 1988. Luc Guinat qui a été le rédacteur en chef de l'encart Métaux qui paraissait dans le journal de la CGT La Vie ouvrière exprime fort bien le sentiment des métallos

 

Le « 94 » ils vont tous croire que c'était une adresse ! Il faudrait leur expliquer que « ça » n'était pas qu'une adresse. C'était même autre chose qu'un siège de syndicats. C'était plus encore que la Maison des métal­lurgistes... On était du « 94 » ou on ne l'était pas, un point c'est tout ! »

 

 

 

Voilà retracée en quelques lignes l'exceptionnelle histoire du 94 rue Jean-Pierre-Timbaud. Tout n'est pas encore écrit, ce sera une des tâches de l'Institut d'histoire sociale CGT de la métallurgie qui y a pris légitimement sa place. La Maison des métallurgistes, le « 94 » c'était autre chose qu'un siège du syndicat CGT de la métallurgie, c'était un lieu où on aime se retrouver, maison vivante et ouverte, elle est le symbole des luttes et de ce qu'étaient les métallurgistes, leur syndicat CGT à une époque très proche. La bataille pour préserver cette histoire, ce « 94 », son aboutissement, ont été une grande satisfaction pour tous les anciens, nous leur devions bien cela.

 

 

 

 

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 Jean-Pierre Timbaud est à gauche sur cette photo.

 

 

Né le 2o septembre 19o4 à Paysac de la Nouaille (Dordogne). Arrivé à Paris à l'âge de 1o ans, il travaille dans les usines à l'âge de 12 ans. Fondeur d'art et militant actif. Nommé secrétaire de la section syndicale de l'entreprise Rudier, du syndicat du 15e arrondissement, puis membre du comité exécutif intersyndical du 15e. Nommé responsable des métaux CGTU avec Alfred Costes en 1931. Employé à la municipalité de Gennevil­liers de 1932 à 1936. Nommé secrétaire du syndicat des travailleurs des métaux de la région parisienne CGT en 1936. Organisateur des comités populaires de la région parisienne en 1940 avec Henri Gautier, Henry Tanguy, Henri Jourdain, Roger Linet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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